Ainsi la frayeur éteignit le plaisir,
et mon bonheur ne fut qu'un éclair.
A peine sais-je ce qui m'est arrivé depuis ce fatal moment. L'impression profonde que j'ai reçue ne peut plus s'effacer. Une faveur ?... c'est un tourment horrible...Non garde tes baisers, je ne les saurai supporter... Ils sont trop âcres, trop pénétrants, ils percent, ils brûlent jusqu'à la moelle....Ils me rendraient furieux. Un seul, un seul m'a jeté dans un égarement dont je ne puis plus revenir. Je ne suis plus le même, et ne te vois plus la même. Je ne te vois plus comme autrefois réprimante et sévère ; mais je te sens et te touche sans cesse unie à mon sein comme tu fus un instant. Ô julie ! quelque sort que m'annonce un transport dont je ne suis plus maître, quelque traitement que ta rigueur me destine, je ne puis plus vivre dans l'état où je suis, et je sens qu'il faut enfin que j'expire à tes pieds... ou dans tes bras.
Jean-Jacques Rousseau

LETTRE XV : De Julie

Il est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque temps,
c'est ici la première épreuve de l'obéissance que vous m'avez promise.
Si je l'exige en cette occasion, croyez que j'en ai des raisons très
fortes : il faut bien, et vous le savez trop, que j'en aie pour 
m'y résoudre ; quant à vous, vous n'en avez pas besoin d'autre 
que ma volonté....


Réponse de Saint-Preux

Je relis votre lettre, et je frissonne à chaque ligne. J'obéirai,
pourtant, je l'ai promis, je le dois ; j'obéirai. Mais vous ne savez
pas,..., vous ne saurez jamais ce qu'un tel sacrifice coûte
à mon coeur. Ah, vous ne saviez pas besoin de l'épreuve du 
bosquet pour me le rendre sensible ! C'est un raffinement de 
cruauté perdu pour votre âme impitoyable, et je ne puis au moins
vous défier de me rendre plus malheureux.

J.-J. Rousseau

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