...Quelquefois quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait 
ma porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
"embrasse-moi une fois encore", mais je savais qu'aussitôt elle 
aurait le visage fâché, car la concession qu'elle faisait à ma 
tristesse et à mon agitation  en montant m'embrasser, en 
m'apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait
ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m'en faire
perdre le besoin, l'habitude, bien loin de me laisser prendre
celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de 
la porte, un baiser de plus. Or la voir fachée détruisait  
tout le calme qu'elle m'avait apporté un instant avant, quand 
elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l'avait 
tendue comme une hostie pour une communion de paix où
mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de 
m'endormir.Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu
de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de
ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle
ne montait pas me dire bonsoir 
....

                                              

...Je ne quittais pas ma mère des yeux , je savais que quand 
on serait à table, on ne me permettrait pas de rester pendant
toute la durée du dîner et que pour ne pa contrarier mon père, 
maman ne me laisserait pas l'embrasser à plusieurs reprises 
devant le monde, comme si ç'avait été dans ma chambre. Ainsi
je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu'on com-
mencerait à dîner et que je sentirais approcher l'heure, de
faire l'avance de ce baiser qui serait si court et si furtif,
tout ce que j'en pouvais faire seul, de choisir avec mon 
regard la palce de la joue que j'embrasserais, de préparer
ma pensée pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser
consacrer toute la minute que m'accorderait maman à sentir
sa joue contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut obtenir
que de courtes séances de pose, prépare sa palette et a fait 
de souvenir, d'après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait 
à la rigueur se passer de la présence du modèle... 
                                                  Marcel Proust

Retour sur le premier baiser maternel et la consolation du soir !

sommaire